V E N U S / D E S A S T R E S ... V E N U S / D I S A S T E R S


PARIS - Mairie du XIIIe
Mars 2007 - Exposition personnelle

NICE - Galerie Municipale Sainte-Réparate
Avril à juin 2006- Exposition personnelle

   

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Quid novi, demande à chaque fois Yves Hayat, question implicite qui est le ressort même de la Création. Le dévoilement du monde par le regard est l'action qui fait de la vie une naissance renouvelée. Cette opération n'aurait aucune valeur si le monde en question était transparent, et le regard tout-puissant. Le regard est voilé, comme l'est le langage, celui qui modèle les apparitions du monde dans les secrets de notre psychisme, et ne nous est donné que par bribes. Bribes de signifiants, de représentations, et c'est ainsi que l'artiste qui produit cet inaccessible en débris a des chances de faire résonner quelque chose du magma qui nous tombe dessus à chaque instant. Pris dans la partition du monde (dans les deux sens du terme), nous ânonnons, à la manière des personnages de Samuel Beckett, quelques borborygmes où entrent en collision la mémoire, l'accident, le projet, l'interprétation, l'espoir de survivre, la beauté, l'espoir d'être aimé, l'espoir que les enfants mis au monde aient devant eu un espace pour accéder à l'être. L'angoisse même engendre une dynamique, et même du désastre.
A dire les décombres, à confronter au rêve ces ruines, des silex font des étincelles, et ces étincelles sont l'œuvre d'Yves Hayat, où la beauté est d'autant plus saisissante qu'elle est salie, menacée, confrontée à tous les dangers, tous les meurtres, toute la bêtise, tout le malheur. Qu'est-ce que la beauté ? L'Esthétique (d'un mot qui en grec signifie " celui qui sent ") se pose la question depuis des millénaires. Pas de réponse, mais des " installations ", déjà, celles de Praxitèle, Vélasquez, Manet, Vinci, Botticelli, Modigliani, Turner, et des centaines d'autres, et la définition de cette beauté qui n'en finit pas de muter, jusqu'à devenir pour Duchamp l'anti-beauté… mais elle est insubmersible. Car elle est, dans le champ de notre psychisme, le reflet d'un sens nécessaire à la survie, l'établissement de la sensation dans du sens, qu'il soit sens ou "nonsense", contresens, qu'importe, l'absurde lui-même, dans sa négation, est à la poursuite d'un repère introuvable-mais-bien-là comme nostalgie.
Le détournement qui est sans doute la démarche-clé de l'art contemporain le plus aigu vient de très loin. Et pour cause, son invention fut générée par un doute majeur sur tout ce qui était admis comme civilisation et progrès. A l'origine le collage des dadaïstes fut un propos politique, à la fois fragmentation et mise en proximité, manière de " critique ". Plus tard, pour les tenants de l'I.S (Internationale situationniste), il s'agira d'une " création consciente de situations ". Jouer à mettre en scène le réel pour lui faire sortir son jus, alors que " les arts traditionnels ont été usés à fond (…) et sont devenus incapables d'aucune révélation ".
Par rapport aux collages des débuts, " le récent développement du procédé, écrivait en 1982 Petr Kral, apporte notamment trois éléments nouveaux : utilisation de photographies et de l'imagerie publicitaire actuelle, références ironiques et contestataires aux chefs-d'œuvre consacrés de l'art ". Le détournement critique de la peinture ancienne atteignit un rare degré de violence et d'humour chez Enrico Baj et Asger Jorn.
Dans cette lignée, Yves Hayat, détournant ses images du fonds culturel planétaire qui s'appelle Internet, et les retravaillant de manière très complexe et subtile, poursuit dans la violence et l'humour, et aussi, de par la forme, dans la dérision. Ses images, il les veut floues avant même que leurs reflets sur le mur n'en brouillent encore la définition. L'œil, frustré, est décontenancé. Au sens propre : le contenu échappe. On est coupé du contenu, et maintenu dans l'arbitraire du signifiant. Et alors quelle aventure : tout un chemin de l'image classique avec ce qu'elle a de bouclé dans ses significations, vers l'énigme de l'actuel.
Car les corps lisses, lumineux jusqu'à la phosphorescence, alanguis par la paresse, le repos, la passivité, la disponibilité, la sensualité, restent, dans les faits, dans la concrétude même de l'œuvre, un appel au paradis. Que ces corps - de femmes, ou d'éphèbes, aient été purs objets de la Peinture, via les peintres, au masculin, est l'un des éléments de l'histoire. C'est bien de la " relation d'objet " que parle Yves Hayat, et du fait que cet objet n'est jamais à l'abri de l'agressivité de l'autre, du désir dévorant de l'autre.
Toutes ces femmes n'étaient que des rêves de peintres, on sait ce qu'il en était des femmes réelles, les simples modèles, autant dire des femmes imaginaires. La force des nouveaux media, photo, vidéo, plexi, est de forcer le spectateur à savoir qu'on est dans le virtuel. Et c'est une effraction bénéfique, pour le dessillement, que de bousculer le bon vieux contrat avec toile, huile, pinceaux, crayon, papier, gravure etc. Le choc dû au support jette dans l'évidence de la construction (ou plutôt dé-construction) de ce qui nous sert de réalité : un subterfuge, une inadéquation, que, sans le savoir, nous réparons en permanence. Nous sommes des machines à réparer, à convertir, à éloigner la violence du réel.

Cette violence, Yves Hayat l'accueille, il la pétrit aux cendres et au vitriol, et avant tout par le contraste. Un coup de gong à réveiller les morts ! Belle méditation sur la Forme, où deux plans, celui de l'imaginaire et celui du réel, s'interpénètrent, car, justement, même si les belles endormies, en tant qu'images, semblent d'abord plaquées, elles sont corrompues, envahies par " l'actualité ", plus de repos pour elles, et donc pour nous.
La phrase de Godard, citée par Yves Hayat, est vraiment extraordinaire. Qu'il ne faut pas faire des films politiques, mais politiquement. Pour sortir des mythologies, des idéologies, pour penser structurellement les apparitions de chacun. L'Ethique est à ce prix. Réintroduire l'éthique, à la source, dans le regard, ce qui aura quelque chance de produire un peu d'éthique dans l'action.


Ces femmes phosphorescentes nous bouleversent d'autant plus par leur perfection de poupées que l'actualité nous livre un miracle, celui de l'accession à la responsabilité de quelques femmes. Qui ne sont pas des poupées, étant dans le réel du corps, ni beau ni laid, ce n'est plus la question, on est dans le possible, non dans l'impossible, il y a rupture dans le fantasme. Cette série d'Yves Hayat vient à point. Les femmes ne posent plus pour les hommes, elles se posent en tant qu'un savoir sur la conduite du monde. Verticalisées, certaines annoncent leur volonté de réduire le désastre.
Et si beaucoup pensent que le statut d'objet des femmes est obsolète depuis longtemps, à y voir de plus près, c'est faux : ces sigles, publicitaires, représentant la femme (je veux parler de toute l'iconographie de la Peinture, même des plus grands, surtout des plus grands), ces sigles sont gravés, collés, pour longtemps encore, dans l'inconscient des humains, et Yves Hayat vient les décoller avec autant de vigueur que de subtilité (une forme de " dés-affichisme ", travail inverse de celui des Hains, Rotella, Villeglé, Dufresne). Ce qu'il décolle, c'est l'image convenue, pulsionnelle, celle qui vient toute seule, et de très loin : du cerveau reptilien. La mémoire des peuples - qui a tant de mal à se retourner elle-même comme un gant, ou comme mue un reptile - poursuit l'éternel ennemi imaginaire, dans le mythe individuel du névrosé. La vieille haine tripale, tribale, jamais revisitée, " évidente ", mot qui vient de " video " : je vois. Ce que voit l'œil du quotidien, c'est la tapisserie du mythe. A déchirer, dit Godard. Il l'a montré dans son cinéma, dont chaque niveau met en cause un autre niveau. Cela s'appelle le structuralisme, auquel n'est pas étranger Yves Hayat. Sans cesse Godard dit : " n'oubliez pas que ce sont des images ". Et lorsque le spectateur se laisse aller au rêve, quel rêve ! de l'humain tout chaud, de la braise de solitude et de désespoir.

Entre paradis et destruction, les plexiglas-écrans d'Yves Hayat projettent l'ambivalence humaine, l'archaïsme double des saveurs édéniques de la fusion avec une toute-puissance rêvée (une jouissance ressentie comme parfaite), et du rejet de l'autre, pour exister. Le plexiglas, matière minimale, concrétion de lumière pour laisser filtrer de l'image pure, presque un hologramme, insaisissable entre les doigts, sable filant dans la main, joue de tous ses reflets sur le mur. Ce mur où cela bute, et où la réflexion peut, enfin, admettre qu'elle est " au pied du mur ". Le monde en ruines d'Yves Hayat est une proposition : reste-il un piège, où l'enfance, l'immaturité, dans chacun de ces corps, continueront d'être violées et torturées, ou un visage humain peut-il apparaître au sein des phosphènes lovés dans le magma ? C'est à l'action, semble-t-il, qu'invite cette œuvre, au-delà du regard neuf. Cela passe par l'exil de soi.

France Delville, 20 janvier 2006

Quid novi (anything new), always asks Yves Hayat, implicit question which deeply sustains Creation.
Unveiling the world by watching it makes life a renewed birth. This would be a worthless process, if the world in question were transparent and watching it omnipotent. We watch through a veil as we communicate and we model the world's occurrences through the secrets of our mind, and we just get fragments. Fragments of signifier, of representations; something unattainable and in fragments is produced by the artist who may make this unceasingly occurring magma somehow sound to us. Caught in the world's partition (with both meanings), we utter a few rumbles like Samuel Beckett's characters, into which collide memory, accident, project, interpretation, hope to survive, beauty, hope to be loved, hope that newly born children were to have some space ahead which allows them access to the being. Dread itself generates some dynamics and even disaster.

Telling about debris, opposing to dreams those ruins make flint sparks fly, and these sparkles are in Yves Hayat's work, where beauty is even more striking because it is dirtied, menaced, threatened by all dangers, all murders, all stupidity, all unhappiness. What is beauty? Aesthetics (from a Greek word meaning "who can perceive") has put the question for thousand years. No answers, but some "installations" already, those of Praxiteles, Velasquez, Manet, Vinci, Botticelli, Modigliani, Tuner and hundreds of others, and a definition of that beauty that has been moving until it has become for Duchamp the anti-beauty…. but it is unsinkable.

"Détournement" (revisitated work) being probably a key-approach of the sharpest contemporary art comes from far away. And the very reason is that its invention was generated by a major doubt over anything that could be considered as civilization and progress. Originally, the Dadaist collage was a political stance, a fragmentation and bringing closer, like criticism. Later, the I.S. holders (I.S. stands for "Internationale Situationniste") will say it is a "conscious creation of situations". Playing with the real and performing it like a film director in order to squeeze out its juice, when "… traditional arts were completely worn out […] and have become unable to produce any revelation".

Compared with earlier collages, "the recent development of this process, wrote Petr Kral in 1982, particularly brings forward three new elements: use of photographs and current advertising photo style, ironical and contest references to dedicated works of art". The critical "détournement" of the old painting reached a peak of violence and humour with Enrico Baj and Asger Jorn.

Following this trend, Yves Hayat first detours his pictures from the global cultural business called the Internet, reworks them in a very complex and subtle way and then goes further ahead into violence and humour as well as, when considering their form, into derision. He wants his pictures to be fuzzy even before their reflection on the wall goes further blurring their shape. Your eye frustrated then is disconcerted, to be taken with its true meaning: the content is unreachable. You are cut from the content and kept in the arbitrary of the signified. And then, what an adventure: a whole path from the classic picture being locked up in its significances to the current enigma.

Indeed, the smooth bodies enlightened to phosphorescence and made languid by laziness, rest, passivity, availability, sensuality remain in fact in the very concrete heart of the work, a call to paradise. All these women were only painters' dreams. It is well known now what real women were like, simple models, let's say imaginary women. New mass media, photo, video, plexi are strong in making the spectator know that he is in a virtual world. This beneficial break-into forces him to open his eyes and shove out the good old contract based on canvass, oil, brushes, pen, paper, print etc.

Violence: Yves Hayat welcomes it, kneads it with ashes and vitriol and above all else through the contrast. A stroke on a gong that could waken the dead! Beautiful meditation on the Shape, where two planes, the imaginary one and the real one interpenetrate each other because, even if indeed the beautiful lady-sleepers as pictures first seem to be plated, these women are corrupted, invaded by the news ; no more rest for them and therefore for us.

Godard's passage as quoted by Yves Hayat is really extraordinary: one should not make political films but politically make them. In order to get out of the mythologies, ideologies, to think with a structural approach everyone's appearance. Ethic is worth it. Reintroducing ethic from the source, in your eyes, which may be able to bring some ethic into actions.

These phosphorescent women move us not only because they are as perfect as dolls but also because the news let us know about a miracle, that of a few women becoming executives. They are not dolls for they are in the real of their bodies, neither beautiful nor ugly, that is not any more the question as something has become possible; there is a break in fantasy. This series of works by Yves Hayat is timely. Women don't pose any more for men; they pose as being those who know about how to rule the world. Now vertical, some announce they will bring disaster down.

Yves Hayat comes and unsticks the representation of women with as much vigour as subtlety a kind of "de-Affichism" (a reverse approach to that of the Affichists Hains, Rotella, Villeglé, Dufresne). The conventional and driving image he unsticks comes on its own from far away, from the reptilian brain. The peoples' memory -which can hardly be turned inside out like a glove or like a reptile sheds its skin, follows the everlasting imaginary enemy in the individual myth of the neurotic. The old tribal hate, coming from the guts and never revisited, "evident", a word that comes from "video": I can see. What the daily eye can see is the tapestry of the myth.

Between paradise and destruction, Yves Hayat's Plexiglas-screens display the human ambivalence, the double archaism of the Eden-like flavours of the fusion with a dreamed omnipotence (an enjoyment felt as perfect) and the rejection of the other which makes you exist. Plexiglas, minimal matter, concretion of light that lets filter some pure image, nearly a hologramme, elusive in the fingers like sand running through your hand, plays with all its reflections on the wall onto which that stops. And then you can admit you are at last thinking about it "with your back to the wall". The world in ruin of Yves Hayat is a proposal: does it remain like a trap into which childhood, immaturity in each of these bodies will keep on being raped and tortured, or can a human face appear in the middle of the phosphenes coiled up in the magma? Beyond just having a new eye, this work seems to invite you to act, and that goes through the exile of your self.

France Delville,
January 20th 2006
Translation Pascal Teisseire