Dialogue
sur Terminus ou les Vanités Contemporaines entre
Frère Benoît Pekle, dominicain et Hélène
Jourdan-gassin, journaliste.
Hayat au cours de ses errances, a exploré
les cimetières des hommes et des voitures. Laissant volontairement
de côté les lieux préservés, sujet
de l'attention de ceux qui ont avec leurs morts un rapport privilégié,
son regard photographique s'est porté vers ces cimetières
abandonnés qui ont avec les décharges de voitures,
une étrange parenté, cette accumulation des dépouilles
de la vie, dans ses espoirs et ses vanités.
Est-ce un constat sur l'indifférence des vivants pour
les morts ou au contraire la conscience d'une transformation
qui fait naître un nouvel ordre de vie ?
Hayat semble avoir pour les herbes sauvages qui recouvrent les
pierres tombales fracassées et les carcasses de métal
rouillées, le regard tendre et poétique du panthéisme
bienveillant pour qui l'oubli des hommes n'est ni abandon ni
profanation mais plutôt le début d'un cycle où
la nature reprend le dessus pour exalter l'immanence divine.
Avec Benoît Pekle, dominicain, nous nous sommes interrogés
sur le sens de ces images et de la démarche artistique.
Hélène
Jourdan-Gassin : Pourquoi le travail d' Hayat trouve-t-il sa
vraie place dans un lieu sacré, église ou chapelle
?
Benoît
Pekle : Ce n'est pas pour l'intérêt esthétique
des photos (qui pourraient être exposées ailleurs)
et pas non plus parce qu'Hayat représente des cimetières
et des symboles religieux tels que des crucifix, des anges.
Mais parce qu'il touche là, je crois, à l'essentiel
de l'art sacré.
L'art sacré, si toutefois on peut parler d'art sacré
au XXème siècle, ne peut plus être un art
d'illustration, de défense ou de promotion d'un dogme.
Il l'a été pendant des siècles lorsque
les beaux-arts ont été utilisés par l'église
pour défendre la vraie foi, la vérité,
mettre en scène les personnages de l'Evangile, illustrer
une croyance. Parfois jusqu'à toucher à l'abstraction
puisque lorsqu'on représente la Trinité par exemple,
on n'évoque pas un objet mais un concept. L'uvre
d'Hayat se place, en quelque sorte, au nud de questions
fondamentales au XXème siècle, et là est
son intérêt.
Qu'avons-nous ? Des tombes, des cimetières. Et regarder
une tombe, penser à un cimetière, est devenu le
dernier acte religieux d'une société qui même
lorsqu'elle a perdu toute religion, toute pratique, continue
d'entourer la mort d'un rituel. Nous touchons là à
l'origine même des religions. Lorsqu'on est certain qu'il
y a sépulture, on est sûr qu'il y a humanité
parce qu'il y a désir de mémoire, d'immortalité.
Au XXème siècle, les tombes sont les seuls vestiges,
je dirais publics, puisque tout le monde ou presque a son propre
petit édifice, le monument funéraire étant
en principe réservé à un homme célèbre
ou consacré à un événement. Il y
a donc là une volonté de marquer dans la pierre,
dans le temps, une espèce de sens de la vie, de désir
de s, de mémoire.
Et Hayat juxtapose ces images avec ce qui a été
une des grandes aventures du XXème siècle, l'automobile.
Elle est encore, au début du siècle précédent,
un gadget pour gens riches. Puis elle devient un monument ambulant.
Il suffit d'observer comment les gens l'aménage ; du
petit chien qui bouge la tête aux équipements sophistiqués,
l'individu distingue sa voiture. Elle en arrive à être
l'image sociale, la vitrine ambulante d'une personnalité.
On arrive, dans l'après-guerre, à ce que la voiture
devienne un objet de promotion sociale pour l'être humain
qui tient plus à elle qu'à bien d'autres choses
pour finir, au début de ce nouveau siècle, par
la voir rejetée pour cause d'usure ou de pollution. Elle
n'est plus qu'un simple outil, un instrument jetable.
Il y a donc dans le travail d'Hayat, deux types d'images fortes,
presque mythologiques comme l'entendrait Roland Barthes, la
voiture et la tombe. Alors qu'il était pensable de les
voir durer, elles sombrent dans le dérisoire. Les tombes
se fendillent, se fracturent, s'effondrent. Ces monuments pourtant
construits pour durer sont emportés dans la déliquescence
et ces automobiles qui ont été, pour ceux qui
les ont possédées, des lieux d'investissements
très forts, terminent en abris pour chats errants dans
des cimetières de voitures.
La juxtaposition de ces deux cimetières pose véritablement
la question de la survie, du deuil et de l'abandon d'une société
qui s'accélère. Autant de questions qui viennent
à l'esprit et font que l'artiste réalise là,
un véritable travail de découvreur. Il amène
le spectateur à se poser des questions auxquelles il
n'apporte certes pas de réponse. Il n'affirme rien. Il
montre une réalité sous une certaine lumière,
et présenter cette réalité en rapport avec
une église prolonge encore la question.
H.
J.G. : On pourrait dire qu'il y a donc, en parallèle,
deux désacralisations, deux abandons. Celui de ces corps
qui gisent sous les pierres et celui des voitures. Un peu comme
si on ne voulait plus voir la mort des choses.
B.P.
: Les choses considérées comme importantes, brutalement
ne le sont plus. La mobilité des individus fait que parfois
ils ne savent plus où sont enterrés leurs grands-parents
et leurs parents. Il en va de même pour les voitures.
La vie use tout à très grande vitesse et nous
en conservons seulement des traces.
H.J.G.
: Sous le regard d'Hayat, ce qui reste finalement c'est la nature.
Elle recouvre tout. Elle prend le dessus sur l'humain comme
sur le mécanique.
B.P.
: Absolument. La nature reprend ses droits. Cela me fait penser
à ces épaves de bateaux coulés qui servent
d'abris aux poissons
On est, par ces images, dans une attitude
tout à fait contemporaine, celle de la réutilisation,
du détournement.
H.J.G.
: Pour moi, ces objets ne sont pas détournés,
ils sont simplement abandonnés. Mais on peut en effet
considérer qu'Hayat les détourne par son regard.
B.P.
: Ce détournement par le regard est comparable aux installations
dans les friches industrielles, aux détournements situationnistes
et c'est en cela que ce travail photographique me semble très
contemporain. Et, bien qu'il s'agisse de croix, de tombes, qui
sont habituellement considérées comme des objets
sacrés, je n'ai pas, devant ces images, un sentiment
de profanation mais au contraire d'infinie tendresse. La manière
dont Hayat photographie ces dalles, ces croix, donnent de la
mort une autre idée. Cette tendresse du regard sur la
reprise de la nature écarte toute tristesse. Elle me
rappelle ces cimetières corses avec leurs tombeaux repris
par le maquis où l'on aime à se promener, où
l'on se dit que même si elle n'apporte pas de réponse
sur l'au-delà, la mort n'est pas triste.
Nice,
le 15 novembre 2003
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Hayat
during his wanderings explored both automobile junkyards
and cemeteries – and selecting only neglected and
unmaintained areas. These places preserved the subjects
of their attention...whether the cemeteries or the junked
automobiles in a special relationship with their surroundings.
His photographic images turns abandoned cemeteries, the
accumulated remains of machines and man into a strange
and common root of hope and vanity
Is this a statement of fact about the indifference of
life or a conscious transformation that gives birth to
a new life order?
To Hayat, wild grass covering broken tombstones and rusted
metal junk seems to have a tender, poetic benevolent pantheism.
For the artist, the lapse of memory of men is neither
abandonment nor profanation but rather the beginning of
a cycle where nature takes over to exalt the divine immanence. |